Albert II, roi d’un pays divisé Auteur: Anne François

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mer. 03/07/2013 - 18:14 Anne François Au cours des presque 20 années de son règne, le roi Albert II - sixième souverain des Belges - est d’abord apparu comme un successeur quelque peu hésitant de son frère aîné Baudouin, pour se révéler ensuite un homme jovial et sûr de lui. Mais au fil des réformes institutionnelles, Albert II a aussi assisté à des divisions plus nettes au sein du pays et des problèmes communautaires qui ont assombri son règne. Partisan d’une société multiculturelle, le souverain dénonce régulièrement dans ses discours le racisme et la xénophobie.

"Je jure d’observer la Constitution et les lois du peuple belge, de maintenir l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire".

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C’est en ces mots qu’Albert, prince de Liège, prêtait serment le 9 août 1993 au Parlement fédéral et devenait Albert II, sixième roi des Belges (photo). Il succédait à son frère aîné Baudouin, décédé le 31 juillet 1993 en Espagne.

Nombre de citoyens furent surpris par le choix d’Albert comme nouveau souverain. Ils partaient en effet du principe que la succession de Baudouin serait assurée directement par le prince héritier Philippe, fils aîné d’Albert et Paola. Son oncle Baudouin, qui n’a pas eu d’enfant, avait pris le jeune prince sous sa protection les années précédentes, pour le préparer à la royauté. Mais à la mort du roi, on jugea apparemment que Philippe n’était pas encore le successeur idéal.

"Vive le roi, leve de koning !"

Pendant sa prestation de serment, Albert avait l’air tendu. Les citoyens se souviennent de sa main levée qui tremblait, et des questions qu’ils se posaient au sujet de la santé du nouveau souverain. La cérémonie fut en outre perturbée par le député Jean-Pierre Van Rossem. Ce dernier criait depuis la tribune : "Vive la République, vive Lahaut" (photo : Van Rossem, aux longs cheveux, sur la tribune).

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Van Rossem faisait allusion aux paroles prononcées par l’homme politique communiste Julien Lahaut, le 11 août 1950, lorsque Baudouin vint prêter le serment constitutionnel de futur roi devant les chambres réunies. Au cri de Van Rossem répondirent immédiatement, en 1993, des "Vive le roi !" de députés qui souhaitaient défendre Albert II.

Le président de la Chambre, Frank Swaelen (CVP), rappelait Van Rossem à l’ordre, qualifiant son comportement de "indigne et scandaleux, et tout le pays vous condamnera".

Un roi jovial, qui aime rire

Le roi Albert II se sentit cependant rapidement à l’aise dans son nouveau rôle et se révéla un souverain jovial, accessible qui, selon beaucoup de citoyens, est davantage un "homme du monde" que son prédécesseur, son frère Baudouin profondément croyant. Les initiés racontent que lors d’audiences officielles, le roi n’hésite jamais à faire une blague.

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"Je ne veux pas manquer de respect, mais le roi Albert a quelque chose d’un ket" (un gosse, en dialecte bruxellois), affirmait un ministre d’Etat peu après l’intronisation d’Albert. "Il est espiègle, réaliste, et un tantinet bourgeois. Il est le premier Cobourg qui n’a plus de traits prussiens. On pourrait même dire qu’il est notre premier roi véritablement belge".

Ce roi, qui avait au départ été considéré comme une "figure de transition", en attendant que son fils Philippe soit mûr pour prendre la relève, aura finalement été sur le trône près de 20 ans.

L’affaire Dutroux émeut la famille royale

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En 1996, l’affaire d’enlèvements et meurtres d’enfants perpétrés par le pédophile Marc Dutroux et ses complices éclatait au grand jour. Le pays fut profondément ébranlé et le couple royal se montra lui aussi touché par les horribles événements. Pour preuve : les parents de plusieurs victimes de Dutroux étaient invités au palais royal (photo : les parents de Melissa Russo, enlevée et assassinée par Dutroux).

Le roi organisa aussi une table ronde au palais, sur la maltraitance et les enlèvements d’enfants, et téléphona apparemment chaque jour au ministre de la Justice de l’époque, pour suivre de près l’enquête sur l’affaire Dutroux.

"Un séparatisme anachronique et désastreux"

Pour Albert II, le grand défi se révèle cependant être de maintenir l’unité du pays, alors que les tensions communautaires ne font qu’augmenter pendant son règne. En 1993, l’année de son intronisation, la Belgique devenait formellement un Etat fédéral avec les accords de la Saint-Michel, et en 2001 les Régions obtenaient des compétences supplémentaires par le biais des accords du Lambermont et du Lombard.

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Alors que les politiques flamands et francophones s’éloignent progressivement les uns des autres, le souverain voit le pays s’enliser dans des tensions communautaires. C’en est trop pour Albert II qui, lors de la réception de Nouvel An de 2006, critiquera vivement le "séparatisme anachronique et désastreux".

Le roi devint alors à son tour l’objet de lourdes critiques, émanant essentiellement du camp nationaliste flamand. "Je me demande sur quelle planète vit le roi", déclarait le président de la N-VA, Bart De Wever, qui estimait que le roi n’aurait pas dû lancer un message "politique" (photo : Albert II et le républicain Bart De Wever, après une audience au palais en mai 2011).

De crise en crise, de réconciliateur à clarificateur

Depuis les élections de 2007, les tensions sont grandes entre Flamands et Wallons. Une nouvelle réforme de l’Etat s’impose, mais les avis sont très partagés sur le contenu précis de cette réforme. Le formateur Yves Leterme (CD&V) tentera à deux reprises, mais sans succès, de réconcilier les points de vue.

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Albert II sera amené à désigner, successivement, des informateurs, éclaireurs, formateurs, conciliateurs, accompagnateurs, démineurs et médiateurs institutionnels pour débloquer le conflit, mais sans réellement y parvenir. Le gouvernement intérim Verhofstadt III, le gouvernement Leterme I (qui tombe en décembre 2008 à la suite de l’affaire Fortis), le gouvernement Van Rompuy I (dans le prolongement du premier gouvernement mené par Yves Leterme), et le gouvernement Leterme II se succédèrent, mais le 26 avril 2010 les libéraux flamands d’Open VLD décidaient de quitter la coalition gouvernementale. Des élections anticipées s’imposaient.

Ces dernières virent une "victoire tsunami" du PS en Wallonie et de la N-VA en Flandre, dont les points de vue sur la réforme de l’Etat semblent incontournables. Le fait que le parti nationaliste flamand envisage aussi la fin de la Belgique dans son programme ne plait pas à la monarchie. Albert II ne pourra cependant pas éviter de nommer, pour la première fois, un républicain - à savoir le président de la N-VA, Bart De Wever - comme informateur.

Les élections législatives du 13 juin 2010 seront suivies des plus longues négociations de formation d’une coalition gouvernementale qu’ait traversé notre pays. Le roi Albert II est très sollicité par les politiques et recevait successivement au palais les présidents de partis, un pré-formateur, des médiateurs, un clarificateur et un négociateur. Il fait preuve de beaucoup d’inventivité pour leur donner un qualificatif (photo : un homme politique sur le chemin d’une audience avec le roi, en mars 2011).

Alors que les "semaines cruciales" se succédaient, sans que les "facilitateurs" du roi ne parviennent à sortir le pays de la crise politique, Albert II aurait beaucoup souffert mentalement et moralement de la situation. "Il se porte bien, ça va. Mais ce ne sont pas ses meilleurs jours. Il s’est déjà senti mieux", aurait laissé tomber la reine Paola lors d’un concert en janvier 2011.

Vers une monarchie uniquement protocolaire ?

La publication, en mai 2011, d’un livre des journalistes politiques Steven Samyn et Martin Buxant - "Belgique, un roi sans pays" - révélait qu’Albert II aurait déclaré en octobre 2010 à l’un des présidents de partis qu’il ne "tolèrerait jamais que de nouvelles élections soient organisées" parce qu’un gouvernement fédéral n’avait toujours pas pu être formé.

Cette déclaration dépassait le rôle politique constitutionnel que doit garder le roi, et le palais se fâchait de voir publié le contenu des entretiens confidentiels. Il parlait aussi "d’erreurs manifestes" dans le livre et regrettait "que le colloque singulier n’ait pas été respecté". Un incident qui est symptomatique de la lente perte de respect envers la famille royale.

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Alors que des critiques s’élevaient toujours plus nombreuses vis-à-vis de l’influence du roi sur la vie politique, le souverain laissait clairement paraître sa déception face à la longue crise politique, dans son discours du 21 juillet 2011. Il se disait "profondément inquiet", ne parvenait pas à cacher son impatience dans ses poings serrés, et mettait en garde contre l’absence d’un gouvernement fédéral. Un message à teneur politique, qui était accueilli de façon très mitigée par les différents partis politiques. (photo : le roi Albert II pendant son discours)

Des critiques étaient une nouvelle fois exprimées surtout par le parti nationaliste flamand, mais entretemps une majorité des partis politiques semblent d’accord sur l’opportunité de réduire encore un peu plus le pouvoir du souverain.

"Le pouvoir du roi régresse. La crise politique met le pays sous pression. Mais on constate aussi chez les politiques une volonté de repenser le rôle de la monarchie belge", concluait Steven Samyn dans son livre "Belgique, un roi sans pays". Ces changements éventuels devraient surtout concerner le prince héritier, Philippe.